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Le temps suspendu / Suspended time
2011
papier de soie, pigments, colle
Un moment fragile

Le temps suspendu tient dans une matière légère, presque sans poids : papier de soie, pigments, colle. Rien n’y affirme une présence pleine. L’image apparaît par transparences, par dépôts, par reprises, comme si la forme n’osait pas s’installer définitivement. Elle se donne plutôt comme un état : une suspension, une retenue.

Le papier de soie joue ici un rôle déterminant : il n’est pas un simple support, mais une membrane. Il filtre la lumière, il fragilise les contours, il rend visible la construction même de l’image — sa fragilité, son caractère provisoire. Les pigments ne recouvrent pas : ils circulent. Ils laissent des zones de silence, des plages inachevées, des passages plus que des masses. Ce qui se forme est déjà en train de se dissoudre.

Dans cette œuvre, le temps n’est pas un thème, mais un mode d’apparition. Il se lit dans les couches, dans les retards de la couleur, dans les hésitations de la figure. La colle, discrète, agit comme une couture : elle fixe sans verrouiller. Elle maintient ce qui pourrait s’éparpiller. Elle retient les fragments dans une tenue minimale, comme on retient une pensée avant qu’elle ne disparaisse.

L’image semble ainsi refuser la stabilité. Elle se construit dans une tension : présence / effacement, apparition / perte. À distance de toute narration, Le temps suspendu ne raconte rien — il condense. Il donne une forme à un moment fragile, à un geste intérieur, à une durée qui ne progresse pas mais qui insiste. Quelque chose est là, mais sans scène. Quelque chose demeure, mais sans certitude.

Dans cette légèreté assumée, l’œuvre porte aussi une dimension critique : elle oppose la fragilité matérielle à la violence ordinaire des images contemporaines, souvent pleines, rapides, définitives. Ici au contraire, tout est tenu dans la précarité — comme si la forme elle-même devait résister à l’écrasement, au trop-plein, au visible immédiat. Le temps suspendu propose alors une autre économie du regard : moins consommer l’image que la laisser advenir.